Thierry Henry n'avait pas joué la finale de la Coupe du monde 1998 mais il cherche ailleurs les raisons de se motiver avant le France - Brésil de samedi, ce quart de finale que la planète attend à Francfort (21 heures). Il s'attend à un «match ouvert», ne sous-estime pas un adversaire qui n'a pas atteint son plein régime («ils jouent et ils gagnent»), et fait comprendre que les Bleus rentreront dans la partie sans nourrir le moindre complexe. Prêt à assumer des tâches obscures comme face à l'Espagne (3-1), il mise sur la cohésion des Bleus pour aller plus loin. France - Brésil, «un match à jouer et à gagner», prévient Henry.
«Thierry Henry, France - Brésil, ça vous fait rêver ?
Ça fait plutôt rêver les supporters. Nous, on n'est pas là pour rêver. Avec le Brésil, c'est toujours une affiche. Mais le respect est mutuel. Quand j'étais de l'autre côté de la barrière, ça me faisait rêver, oui. Là, c'est un match à jouer et à gagner. Ils ont cinq étoiles sur leur maillot, on ne peut pas passer à côté de ce qu'ils ont fait depuis la nuit des temps. Mais je ne suis pas plus excité avec le Brésil ou la Suisse.
Le fait de ne pas être favori est-il un avantage ?
Ce n'est ni un avantage ni un désavantage. Je peux juste dire, pour l'avoir vécu, que ce n'est jamais évident de toujours répondre présent quand tout le monde t'attend.
Que pensez-vous du Brésil depuis le début de sa Coupe du monde ?
Comme d'habitude. Cette équipe n'a peur de rien et attaque quel que soit le score. Quand on voit ce que fait Juninho en L1 et qu'on constate qu'il n'est pas titulaire... Ce sont de grands joueurs, qu'on connaît bien. Il y a parfois quelque chose à faire quand on voit l'état de la défense, mais c'est normal quand l'équipe joue à ce point vers l'avant. Ils jouent et ils gagnent.
Le Brésil a-t-il une dimension supplémentaire due au fait qu'il a disputé les trois dernières finales de Coupe du monde ? Contrairement aux Espagnols, les Brésiliens ont cette expérience...
La plupart des quarts de finaliste ont l'habitude de se retrouver dans ces situations, c'est un facteur. Ce qui décide de tout, c'est quand même ce que tu fais sur le terrain avec le ballon. De ce point de vue, le Brésil a une vraie identité. S'ils ne jouent pas au ballon, c'est une catastrophe au pays, même s'ils gagnent 3-0. Les Argentins aussi jouent tous dans le même moule. Résultat : ils ne sont jamais loin de la finale. Ils ont une identité.
Que voulez-vous dire ?
N'extrapolez pas par rapport à la France. Je veux dire que les Brésiliens jouent au football à la plage, dans les centres commerciaux, sur les aires d'autoroute, partout. Les pays sud-américains sont avance sur les autres là-dessus. Quand je vois la folie qu'il y a en Argentine... Ils jouent au ballon depuis qu'ils sont nés. Moi, quand j'avais école de 8 heures à 17 heures et que je demandais à ma mère de jouer au foot jusqu'à 18, elle me disait non. Eux jouent au ballon de 8 heures à 18 heures. La technique vient, à un moment donné !
Quel bilan dressez-vous des matches que vous avez disputé seul en pointe ?
Moi ça va, même si ce n'est pas évident d'être tout seul devant. De temps en temps, on se trouve un peu esseulé, mais c'est un peu le prix à payer quand tout le monde, de Zizou à Keke, défend en bloc à la fin. Ce qui est bon pour moi, c'est qu'on gagne à la fin. S'il faut que je me mette en quatre, que j'aille presser, et que je sois hors jeu, je le fais. Parfois, si on avait joué plus vite contre l'Espagne, j'aurais eu plus de coups à jouer. Mais j'ai vite vu que Puyol ne savait s'il devait partir ou rester, quand je partais dans son dos. Sur le but de Ribéry, je suis hors jeu. Puyol s'est posé la question et c'est Franck qui en a bénéficié. On peut être utile sans que ce soit visible. Tout le monde l'a compris. Vous l'avez vu à la fin ? Tout le monde était content. Il y avait une âme. Si on me voit moins et que je cours plus, il n'y a pas de problème. Ça part de là une équipe. Personne ne veut jouer au héros.
Justement, on vous a vu avoir des gestes d'affection avec Raymond Domenech. Il y a eu des scènes auxquelles nous n'étions pas habitués.
Mais c'est l'équipe ! Moi, je suis comme ça, je suis entier, et quand je ne suis pas content, ça se voit aussi. C'était la victoire de tout le monde. On est allé voir les supporters à la fin, Robert Duverne, Manu l'intendant : tout le monde. Il n'y avait rien de surprenant.
L'Espagne a possédé le ballon 61% du temps contre vous. Vaut mieux t-il l'avoir, ce ballon ?
Eternelle question. Le plus important est de bien s'en servir quand on l'a. A Arsenal, en début de saison, on était critiqué, on disait qu'on jouait à la passe à dix. On faisait des matches avec 33 tirs, 33 centres, 70% de possession, et on perdait 2-0. Bon, ça a fini par payer. Mais les statistiques comme celle-là, c'est bien quand tu as gagné. «Voilà, j'ai eu le ballon 60% du temps»...
Est-ce usant de ne pas l'avoir ?
Quand tu domines un match, tu te fatigues aussi. Tu fais des appels en permanence. Et quand tu n'a pas le ballon, tu cours pour défendre. Au milieu et devant, de toute façon, tu es obligé de bouger, de courir, d'être dans le rythme, donc il vaut mieux l'avoir. A priori, quand les Brésiliens ont le ballon, ils ne le rendent pas assez vite. C'est un fait. C'est leur jeu. Mais parfois tu ne vois pas le ballon du match et ça ne t'empêche pas de gagner. Le football est bizarre. L'Espagne a eu le ballon à 61%, mais ils n'ont eu qu'un penalty pour gagner. Nous, on a marqué trois buts.
Pensez-vous que le souvenir de 1998 peut vous servir avant ce quart ?
Je ne sais pas, franchement. Ce sera différent. Il y a toujours des trucs qui surprennent dans un match. Ce sont d'autres générations, même s'il reste quelques joueurs. C'est quand même eux les champions du monde.»